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Marie-Claude Bugeaud
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L'exposition de Marie-Claude Bugeaud à la Galerie Vieille du Temple permet de découvrir les œuvres récentes du peintre. Elle prolonge ainsi l'exposition importante de l'artiste à l'Hôtel des Arts de Toulon au printemps 2009. Les tableaux de ces séries réalisées depuis 2007 se rejoignent par l'utilisation de la ligne, le plus souvent verticale, ou de la grille. Ces lignes ne sont cependant pas le motif d'une composition abstraite. Tracées sur la toile posée au sol, sur un fond de couleur, elles ne proposent ni harmonisation de la surface picturale ni achèvement du tableau.

Le travail de Marie-Claude Bugeaud se développe en réalité contre cette séduction du tableau, la réussite du bien peint, il est une lutte avec la plénitude du monochrome, casser cette beauté fascinante et définitive par laquelle s'initie la toile. Ainsi, les fonds badigeonnés d'une couleur fluide et vive sont le recouvrement par lequel se présente la peinture. La peinture ne se déclare pas mais se fait avec cette présence, et les toiles peuvent souvent être récupérées d'un travail plus ancien, comme des chutes en attente dans l'atelier dont l'artiste se ressaisit. On peut ici se rappeler des Agrafages de Pierre Buraglio, des Fenêtres ou des Paquets de Gauloises bleus avec lesquelles la démarche de Marie-Claude Bugeaud n'est pas sans un rapport, plus immédiatement visible dans des œuvres antérieures. Dans ces séries de Bugeaud, le mouvement n'est cependant pas celui du déplacement ou de l'assemblage d'un matériau "déjà là". La peinture s'impose ici par la couleur étalée sur le vide de la toile et, à partir de cette plénitude, il s'agit d'introduire un jeu, de mettre en jeu, défaire autant que faire. La tension qui en résulte procède de cette suspension entre destruction de l'unité du champ et construction de l'espace pictural. Le rapport entre la ligne et la couleur n'est donc pas non plus celui de la forme et du fond, il est mise en mouvement, nécessité d'un acheminent dans la peinture, frayage d'un chemin.

Si le geste s'empare du tableau avec la violence que cela suppose, il le fait aussi par abandon, renoncement aux certitudes, au connu, à l'habileté. On sait comment le processus s'associa à une distanciation de la peinture, notamment chez Hantaï à travers "le pliage comme méthode". Chez Marie-Claude Bugeaud, cette distance est mise en œuvre à l'intérieur du geste pictural lui-même, geste de passage de la couleur, ne pas se couper les mains donc mais découper ou déplier la surface par le tracé.
Les lignes comme les carreaux ou les points, comme les grilles, densifient l'espace, lui donne son rythme. Dans ce rythme de la peinture, mouvement et respiration de la surface, il est question de son corps, c'est-à-dire de la capacité de la peinture à répondre à l'impératif d'une présence. Le corps rythmé de la peinture est cela même qui doit "tenir". Justesse d'un rapport, de ce peu d'éléments assemblés en équilibre instable, au risque de se rompre. La violence dans laquelle s'appréhende la peinture s'associe ainsi à une précarité d'un travail qui ne peut se figer. Le rapport juste n'est donc pas celui de la composition mais bien plutôt celui de l'improvisation au sens musical du terme et par référence évidente au jazz.

Dans le free jazz, l'improvisation se développe à partir d'une tension par apport d'une note extérieur et avec un accord substitué à la grille de la section rythmique. Cette extériorité qui perturbe la grille initiale permet d'éclairer un autre aspect du travail de Marie-Claude Bugeaud. Dans cette peinture, la ligne n'est jamais un motif abstrait mais s'extraie d'un double regard, regard traversé par le quotidien, le champ du visible, et regard de la mémoire où s'inscrit une histoire de la peinture. Ainsi, par déplacement entre les œuvres, les lignes se lient à la chevelure qui apparaît dans des tableaux plus anciens. De manière similaire, les empreintes de pinceaux ou les carrés de couleur peuvent s'articuler au tracé d'un visage selon une relation d'équivalence dans des œuvres dont on peut regretter, pour une meilleure compréhension de ce travail, qu'elles ne soient pas exposées. Empreinte visuelle, matérielle ou mémorielle, la ligne maintient la présence de ce lien d'indexation dans la surface picturale. De même, les titres suggèrent ce rapprochement, donnés après-coup, ils reconnaissent ce que la peinture a lié dans l'incertitude de son tracé. A l'intérieur du tableau, de ses constituants matériels, avec un vocabulaire caractéristique de la réduction moderniste, s'opère donc bien une subversion du formalisme, par ces lignes et par ces grilles mêmes. Casser l'unité du champ coloré et maintenir un lien relève d'un même travail d'ouverture de la surface pictural. Subvertir, introduire du jeu, détruire et lier, la peinture de Bugeaud se tient dans cette tension, une improvisation insistante suspendue à un rythme. Peinture en instance de cassure, pouvant finir, déjà finie, où se produit de l'inachèvement, et c'est ce qui la rend si nécessaire à regarder.

Romain Mathieu