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Marie-Claude Bugeaud
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Ce sont des papiers qui avaient été découpés pour autre chose. Et puis ils n’ont pas servi. Ou bien partiellement. Ce sont des restes, gardés dans un tiroir, au cas où. Des chutes. Leur forme, aléatoire, n’a subi aucune reprise. Ces ronds irréguliers, ces rectangles perforés n’ont pas été découpés pour faire surgir les oeuvres montrées aujourd’hui. Ils sont, au contraire, ce qu’il a fallu enlever, il y a un certain temps (il y a plusieurs années, parfois) afin que naissent d’autres oeuvres. Ils sont ce qui reste. Des chutes au sens le plus matériel de ce terme : ce qu’il a fallu ôter à de plus grands papiers badigeonnés de couleur pour conserver des formes – choisies, celles-ci – qui ont trouvé leur place dans des pièces anciennes.

C’est donc dans ce reliquat que Marie-Claude Bugeaud a été puiser la substance de ces derniers travaux. Chaque support donnant lieu à une intervention au pinceau : un dessin – visage, bouche, arabesque – qui semble à la fois né de cette forme déjà-là, et fait avec la volonté de réinstaurer une sorte de décision dans cet aléatoire apparent. Quelque chose comme un jeu avec et contre la contrainte que l’on s’est imposée. Quelque chose, aussi, comme une façon de lutter, par l’instauration d’une tension nouvelle, contre cette aisance dont Marie-Claude Bugeaud sait qu’elle serait pour elle un écueil.

Dans un texte que j’avais consacré à l’artiste en 2000, j’avais écrit, à propos des travaux qu’elle montrait alors, à la Maison des Arts de Malakoff, « Marie-Claude Bugeaud dessine avec des pinceaux et peint avec des ciseaux. » Car il me semblait – et sans doute était-ce là ce qui donnait à son travail cette élégance, cette grâce qui est l’art de dissimuler le travail de l’art – que ciseaux et pinceaux jouaient, à l’unisson, la même partition. Celle du dessin qui coupe l’espace coloré, celle de la ligne qui fait naître la forme. Celle d’une quête de la justesse qui aurait aussi bien pu s’appeler économie de moyens. Un trait, un coup de ciseaux pour faire naître une figure.

Aujourd’hui, la continuité dans les moyens (papier coloré et découpé, trait exécuté d’un geste au pinceau) ne doit pas masquer un changement important, ou, pour utiliser un terme plus juste, une évolution dans la manière d’employer ce vocabulaire. Passer du papier découpé au papier retrouvé, passer du dessin avec des ciseaux au dessin avec un pinceau, sur une chute ancienne soudain réemployée, n’est pas qu’un changement technique, de nature circonstancielle. Mais bien une transformation de sa façon de concevoir son travail de peintre, et ses composantes. Transformation de sa manière d’envisager la question de la composition, tout d’abord.

Auparavant, Marie-Claude Bugeaud pensait sa pratique, sur papier comme sur toile, en fonction de l’espace classique du tableau : cette forme, rectangulaire ou carrée, à la fois espace et limite, dans laquelle il s’agissait d’accomplir un travail de composition. Mise en rapport – généralement harmonieuse – entre des « motifs » peints ou découpés, conçus pour cet espace et agencés en son sein en tenant compte à la fois des rapports qu’ils entretenaient entre eux et de la façon dont ils s’inscrivaient dans l’espace pictural proprement dit. Question d’équilibre, de contraste : de tableau autrement dit. Aujourd’hui, Marie-Claude Bugeaud peint sur des surfaces irrégulières, qui n’imitent en rien le format de tableaux. Des supports dont ni les contours ni les couleurs qui les recouvrent n’ont été conçus pour les oeuvres que nous voyons dans cette exposition : ce qui change tout. De fait, en travaillant sur des restes, l’artiste ne travaille plus à l’assemblage dans un espace homogène de motifs créés pour la circonstance. En d’autres termes, elle ne compose plus un tableau, mais se livre à une forme d’opération que l’on pourrait qualifier – pour emprunter au vocabulaire de l’électricité – de mise en tensionIci, il s’agit de faire se rencontrer dessin (au pinceau) et papier retrouvé. Non pas – ce qui serait simple – d’appliquer un dessin au pinceau sur un espace de papier aléatoirement découpé et badigeonné de couleur.

Il s’agirait, dès lors, d’une autre forme de tableau, dont l’unique originalité résiderait dans son format inédit. .
Mais, et c’est bien là la singularité du travail actuel de Marie-Claude Bugeaud, ce qui est recherché ici est d’un tout autre
ordre : tenter de faire se rencontrer un motif abstrait aléatoire (le papier découpé) et un motif déterminé pour la circonstance (le trait de pinceau) Ceci sans l’aide d’un espace pictural classique (une toile) sur lequel venir organiser la confrontation. De fait, sans doute la meilleure présentation de ses travaux est-elle celle qu’utilise l’artiste dans son atelier, où ces papiers sont collés au mur par de petites boules de patafix, ce qui  donne l’impression qu’ils flottent un peu devant le mur, telles des formes échappées d’une toile. Et ce flottement, de la même façon, est le principe qui semble régir la composition (mais ce dernier terme convient-il encore, avec ce qu’il sous-entend d’harmonie ?) de ces pièces. Flottement, non pas au sens de mollesse, mais d’écart, d’inadéquation maintenue entre la forme du support et la forme du dessin. Le trait, même lorsqu’il se fait résolument « figuratif », ne vient jamais corriger totalement l’aspect aléatoire, non signifiant, de la découpe du papier retrouvé. Comme si l’artiste cherchait à maintenir une tension, un « jeu » entre les deux. Comme si le geste de peindre ne devait pas masquer celui – inédit dans son travail – de récupérer.

Méfiance vis-à-vis des risques de l’élégance, disais-je plus haut. Marie-Claude Bugeaud semble en effet avoir découvert dans cette pratique du bon usage des restes un garde-fou contre les dangers qui menacent ceux qui maîtrisent l’art du dessin. Elle sait, comme tous les vrais artistes, que la pratique de son art est d’abord un travail contre sa propre facilité. Et ces papiers qui lui semblent, le temps ayant passé, comme faits par une autre, lui offrent un moyen fécond d’approfondir cette recherche. Leur aspect non travaillé – de fait, ce ne sont pas des papiers découpés stricto sensu, mais des chutes de papiers découpés – leur confère une sorte de qualité de rudesse qui vient contraster avec la légèreté quasi aérienne du dessin au pinceau. Une qualité qui semble, comme par contamination, s’être propagée aux autres travaux récents de Bugeaud. Ainsi, qu’il s’agisse des bandes agrafées de papier coloré présentées à même le mur ou de celles qui utilisent le papier cristal comme support, ces deux ensembles paraissent avoir hérité des deux « leçons » des papiers retrouvés : la disparition de l’espace pictural classique au profit d’un espace flottant, et cette qualité de rudesse née du réemploi des chutes.

Dans ces deux séries, c’est la chute qui fait dessin. En ce sens où c’est elle, désormais, qui vient endosser le rôle jusque-là conféré à la ligne : celui d’être le tracé, la séparation, le contour, autrement dit ce par quoi la forme advient. Substitution rien moins qu’anecdotique, au vu du résultat, qui est de remplacer un dessin fin, délié, rapide, par un dessin plus « grossier », irrégulier. Comme si c’était la matérialité même du travail qui venait s’affirmer, là où, de façon très matissienne, la ligne peinte semblait naître d’une absence de travail. Retournement ? Approfondissement plutôt, d’une logique qui conduit de l’effacement de l’artiste à la manifestation de la peinture. Comme l’on s’efface pour mieux laisser passer quelqu’un devant soi.

C’est cette même logique de l’effacement/affirmation qui préside à la création des oeuvres sur calque, dans lesquels un espace informel, quasi immatériel – celui du papier cristal – vient se substituer à l’espace matériel de la toile. Non pas comme une façon de s’éloigner de la peinture, mais bien, au contraire, comme une manière de voir si ce n’est pas dans l’économie de ses moyens que celle-ci parvient à se manifester dans sa plus grande intensité.

Plus de tension entre une forme et une ligne, dans ces deux séries, mais simplement un jeu d’assemblage, par agrafage ou par collage (sur papier cristal) de bandes de papier coloré, qui fait naître des formes tantôt reconnaissables (un visage, une robe...), tantôt non. Des assemblages qui, au-delà des différences formelles, ont tous en commun d’évoquer le motif de la trame. Comme si, privée de son support de toile, la peinture tendait quand même à sa reconstitution. Mais de façon plus rude : plus économe. Un papier retrouvé vaut bien un papier découpé. Une chute peut devenir une robe, un visage ou le plan d’une ville. À l’artiste qui sait se départir de ses moyens, s’offre la fécondité de ce qui reste.